Glossaire

Absence d’envie : Le concept de non-envie requiert qu’aucun individu ne préfère à la combinaison de biens qui lui est allouée la combinaison de biens qui est allouée au moins à un autre individu. Ainsi défini, il s’avère spécifiquement intéressant, en matière de justice sociale, lorsqu’on tient compte de la perception qu’ont les agents concernés de l’équité d’une distribution. En effet, ce critère semble répondre, en première approche, à l’idée intuitive selon laquelle une distribution est équitable lorsqu’aucune personne n’en envie une autre ou lorsqu’aucune paire d’individus ne se trouve dans cette situation.

Capabilité : Une « capabilité » ou « capacité » ou « liberté substantielle » est, suivant la définition qu’en propose Amartya Sen, la possibilité effective qu’un individu a de choisir diverses combinaisons de fonctionnements, autrement dit une évaluation de la liberté dont il jouit effectivement. L’approche des capabilités a connu d’importants développements, notamment dans les travaux de la philosophe Martha Nussbaum, qui relie l’approche des capabilités et la politique du care proposée par Joan Tronto, et souligne l’ancrage de cette approche dans la tradition de pensée libérale en même temps que son inspiration marxiste. Chez Amartya Sen, la notion prend racine dans la théorie du choix social ainsi que dans la philosophie morale et dans la philosophie de l’action analytique. C

Cohen Gerald : Un aspect central de la critique de Cohen à Rawls repose sur l’objet auquel s’appliquent les principes de justice, à savoir la structure de base de la société. Il s’avère qu’une distinction entre droit et vertu telle que celle proposée par Kant n’apparaît pas chez Rawls. « La position de Rawls qu’il conteste fortement est sa restriction de la justice à la structure de base de la société » et il juge que le choix rawlsien de se « replier sur la structure coercitive » est « une délimitation purement arbitraire de son sujet ». Pour Cohen, la justice d’une société n’est pas seulement fonction de sa structure coercitive, mais aussi de sa structure non coercitive et des choix personnels des individus, et une société juste au sens du principe de différence exige non seulement des règles coercitives, mais aussi un ethos social et une philosophie personnelle. En l’absence de tels choix, fondés sur la promotion d’une distribution plus juste, des inégalités non nécessaires à l’amélioration de la situation des plus défavorisés persisteront, ce qui est contraire au principe de différence. Il considère donc « qu’un ethos qui détermine les choix au sein de règles justes est nécessaire dans une société attachée au principe de différence ». (Voir //www.cairn.info/revue-de-philosophie-economique-2013-2-page-3.htm

Consensus par recoupement : Rawls désigne ainsi un accord entre diverses doctrines autour de la conception politique d’une société bien ordonnée. Sa théorie de la justice-équité serait dénominateur commun aux « grandes doctrines » philosophiques et religieuses qui, toutes, comportent des éléments convergents.

Constructivisme : le constructivisme affirme qu’un jugement est correct parce qu’il découle de nos conclusions après mûre réflexion sur ce qui fait que la procédure de la raison pratique est correcte, qu’elle est correctement mise en œuvre et qu’elle a recours exclusivement à des prémisses vraies (Dans Wikipedia : constructivisme).

Equilibre réflexif : De la confrontation entre la rédaction des principes de justice et l’observation des conditions émerge, par va-et-vient, un « équilibre réflexif ». Cet équilibre est défini comme une cohérence maximale entre les principes énoncés et les jugements moraux particuliers en situation concrète.

Egalité vs équité : (d’après une intervention d’Huguette Planès)

Selon Aristote : Le juste selon la loi n’est pas la forme supérieure de justice. Cette forme supérieure c’est l’équité au sens que l’équité l’adapte aux cas particuliers que la loi n’avait pas prévue. L’équité est donc moins simpliste, moins mécanique, plus nuancée. L’équité n’est pas seulement une sorte de ré-équilibre de la justice mais elle est «redistributive», elle nuance. Etre équitable ce n’est donc pas seulement être juste selon la lettre de la loi mais selon son esprit. L’appréciation subjective de la loi en fonction du contexte est donc indispensable. Il y a donc deux formes de justice: l’égalité et une forme supérieure qui lui est seconde et qui la complète, l’équité. Elle restaure l’égalité en la complétant par des nuances.

Selon Rousseau : Là où les inégalités sont trop grandes, il n’y a pas de liberté possible. L’état juste est donc celui qui empêche la création d’inégalités excessives. Il doit être donc recherché une « relative » égalité sociale car c’est cet équilibre, toujours précaire, qui est déterminant. Il est donc ainsi question d’un « contrat social » qui représente un consensus. L’homme est perfectible par l’éducation. L’égalité est une réciprocité et constitue un principe un idéal démocratique au 18° siècle, siècle de l’universalisme.

Selon Marx : Il effectue une critique très sévère. La notion d’égalité est fondamentale mais illusoire. Ainsi, les proclamations, les déclarations suffisent-elles ? Si les moyens nesuivent pas les principes, il s’agit d’une hypocrisie, d’une illusion, d’un mirage.

Selon John Rawls : Comme les autres, il s’interroge sur le fonctionnement des sociétés. («La théorie de la justice » puis « La justice selon l’équité ») La justice est la valeur d’universalité fondamentale et le but de la politique est de la réguler. Il faut un contrat, un consensus durable et valable dans n’importe quelle démocratie. Rawls popularise l’affirmation que l’égalité ne suffit pas. Il défend l’idée de la justice comme équité contre la justice basée sur l’unique égalité. L’équité devient un préalable, au contraire d’Aristote. L’équité consiste à combattre, parmi les inégalités, celles qui handicapent les plus défavorisés. Une société juste n’est pas une société égalitaire, c’est une société équitable. Les positions donnant le plus d’avantages doivent être accessibles à tous et les avantages obtenus par certains doivent profiter aux laissés pour compte. Il n’est pas question de sacrifier les plus défavorisés mais comme il existe un principe de différence, il n’est pas non plus question de sacrifier les plus favorisés. Les inégalités non seulement existent mais elles sont justes à condition qu’elles soient à l’avantage des plus défavorisés et qu’ils puissent y accéder. Ainsi toutes les inégalités ne sont pas à suspecter, certaines sont mêmes utiles car pour qu’une société soit dynamique, il faut qu’il y ait de l’émulation et celle-ci suppose les différences donc les inégalités. Pour répartir équitablement les biens, ce qui compte c’est l’équivalence qui est le contraire de l’égalitarisme et qui permet d’assurer aux plus défavorisés une position maximale. La coopération sociale doit être établie selon des principes qui tiennent compte des visibles disparités entre les membres de la société.

Intuitionnisme (« rationnel » selon Rawls) : Dans l’intuitionnisme rationnel, un jugement (ou un principe) moral correct tient sa validité d’une hiérarchie préalable et indépendante des valeurs morales. Cette hiérarchie est antérieure aux critères du raisonnable et du rationnel ainsi qu’à toute conception adéquate des personnes en tant qu’êtres autonomes et responsables, et membres libres et égaux d’une communauté morale. De fait, c’est cet ordre moral préalable qui détermine les critères du raisonnable et du rationnel, ainsi que la façon dont il convient de concevoir l’autonomie et la responsabilité.

Leximin : Pour Amartya Sen, le leximin consiste à appliquer de manière itérative le critère du maximin, d’abord aux citoyens les plus défavorisés, puis aux « avant-derniers » sur l’échelle sociale, et ainsi de suite. Il permet donc de réduire considérablement l’indétermination laissée ouverte par le maximin sur le nombre de sociétés considérées comme équitables, et conduit à des allocations efficaces de biens sociaux. En revanche, il fait toujours appel, comme le maximin, à des comparaisons intersubjectives. Certes, l’équité et l’efficacité sont réconciliées mais au prix d’un déficit éthique inacceptable aux yeux du libéralisme démocratique : chaque personne n’est-elle pas unique, et donc incomparable ?

Libéralisme (définition exprimée par Philippe Van Parijs) : Être « libéral », au sens philosophique du terme, ce n’est pas être pro-marché ou pro-capitaliste. C’est seulement soutenir qu’une société juste ne doit pas être fondée sur une conception préalable de ce que doit être une vie bonne, sur un privilège accordé à l’hétérosexualité par rapport à l’homosexualité, par exemple, ou à une vie religieuse par rapport à une vie de libertin (ou l’inverse), etc. Une conception libérale suppose qu’il y a moyen de définir ce qu’est une société juste sans s’appuyer sur une conception de la vie bonne, de la perfection humaine, que des institutions justes auraient pour finalité de rendre possible et de récompenser.

Maximin : Le maximin (maximiser le minimum) est une règle qui exige que la situation du plus mal loti corresponde à un maximum. Pour Rawls, elle se dégagerait des délibérations sous voile d’ignorance, à partir du choix entre plusieurs alternatives. L’établissement conceptuel de cette règle a été empiriquement critiqué car les conclusions de sondages d’opinion montrent que ce n’est pas la maximisation du minimum que les individus privilégieraient, mais la maximisation de la moyenne sous contrainte d’un certain plancher.

Neutralité libérale : c’est l’idée que l’État ne devrait promouvoir aucune conception du « Bien », de la « vie bonne ». Il ne devrait pas favoriser certaines « valeurs », mais s’en tenir à assurer le respect des droits fondamentaux. Cette exigence de neutralité est importante dans les œuvres de John RawlsBrian BarryRobert NozickRonald Dworkin, et elle est revendiquée par de nombreux libéraux. Cette idée est opposée aux conceptions traditionnelles de l’État, par exemple celle d’Aristote qui estime que l’État existe pour [assurer] la vie bonne (ousa de tou eu zen), ou Platon, qui assigne à la politique le but de prendre soin de l’âme des citoyens.

Position originelle : John Rawls veut résoudre a priori les questions de justice sociale. Il imagine une position hypothétique, dans laquelle les individus appelés à contracter pour vivre ensemble, doivent choisir les principes qui régiront la distribution des biens. Il s’agit d’un artefact pour imaginer la liberté et l’égalité premières d’individus contractants. Ce n’est pas un état préexistant dans l’histoire (comme l’imaginait Jean-Jacques Rousseau dans son « état de nature »), mais un procédé, un exercice de psychologie, pour rendre possible une conception unanime de la justice.

Rente d’emploi : selon Philippe Van Parijs, le patrimoine des gens n’est pas défini de manière exhaustive à travers leur richesse au sens habituel du terme – les « ressources externes » – et leurs aptitudes – les « ressources internes » –, dès lors que le marché du travail ne fonctionne pas de manière « walrassienne », autrement dit lorsque le taux de salaire est rigide à la baisse et ne permet pas à tous ceux qui voudraient travailler au taux de salaire en vigueur de trouver un emploi; « dans un tel contexte, le fait d’occuper un emploi constitue un troisième type d’actif » (Van Parijs, Real Freedom for all : 108). Il convient donc de traiter les «rentes associées aux emplois» comme les «ressources externes» : elles doivent être redistribuées de manière égalitaire, car elles ne sont pas accessibles à tous. Plus précisément, ces rentes sont définies par différence entre le revenu tiré de l’emploi par le salarié et le revenu (plus faible) dont il devrait se contenter si le marché fonctionnait, à l’équilibre, de manière «walrassienne». Une fois cette différence établie, son montant viendrait s’ajouter à l’assiette fiscale du financement de l’allocation universelle (Voir  Claude Gamel, « Comment financer l’allocation universelle. La stratégie de Van Parijs (1995) en question », Recherches économiques de Louvain 2004/3 (Vol. 70), p. 287-314).

Utilitarisme : la théorie de Rawls est d’abord une tentative de réponse à cette doctrine fondée par Jeremy Bentham puis popularisée par John Stuart Mill. Invitant à se soucier essentiellement du « plus grand bonheur du plus grand nombre », l’utilitarisme considère qu’une société juste est une société heureuse. La notion centrale est celle d’utilité, comprise comme l’indicateur de satisfaction des préférences des individus. Cette utilité, agrégée au niveau de la société, doit être maximisée. Mais une telle orientation peut aller jusqu’à la légitimation de l’esclavage (ce qui est impossible avec les principes rawlsiens).

Voile d’ignorance : En position originelle, les individus rationnels sont sur un pied d’égalité pour choisir les principes de justice. Ils sont également sous voile d’ignorance, c’est-à-dire qu’ils disposent d’informations générales, mais pas de celles qui les concernent directement et dont ils pourraient se prévaloir pour se différencier. Le voile masque les informations qui permettraient aux individus de se situer a priori les uns par rapport aux autres. Cette métaphore du voile d’ignorance a gagné en importance quand des auteurs (Pierre Rosanvallon par exemple) ont observé que le voile pouvait être « déchiré », en particulier par la génétique, ce qui renvoie alors à des difficultés essentielles pour soutenir une base solidaire de l’assurance maladie (pourquoi cotiser tous de la même manière alors que, de fait, nous ne sommes pas exposés de la même manière aux risques ?).