André Gorz et le Revenu Social Garanti

Dans un article intitulé « Economie et politique du revenu inconditionnel d’existence, un hommage à André Gorz » [1], Antonella Corsani, économiste, présente la manière dont ce philosophe a pu concevoir le revenu d’existence. Les développements qui suivent se veulent une synthèse de cet article qui offre une introduction très éclairante à la pensée de cet auteur.

Philosophe et journaliste français, André Gorz (1923-2007) devient dans les années soixante-dix l’un des principaux théoriciens de l’écologie politique et de la décroissance. Sa pensée, qui oscille entre philosophie, théorie politique et critique sociale, le mène rapidement à avancer l’idée d’un « revenu social garanti (RSG)». Sur le constat d’une évolution vers une société du « temps libéré », Gorz fait le pari « d’une émancipation sociale à travers la réduction radicale du temps de travail » [2]. Mais à cette époque, il ne remettait pas en question la centralité du travail, et ne concevait pas le versement de ce revenu minimum autrement que lié au travail.

Contrairement au philosophe John Rawls et à ses disciples, qui considèrent que le travail est un « bien », Gorz conçoit la garantie d’un « plein revenu » pour tous, d’un revenu indépendant de l’occupation d’un emploi, comme « le droit qu’a chaque citoyen de recevoir, réparti sur sa vie entière, le produit de la quantité incompressible de travail socialement nécessaire qu’il a à fournir au cours de sa vie [3] ». Cette conception se veut cohérente avec la perspective de l’extinction du salariat et de “la loi de la valeur” : le revenu social garanti n’est plus un salaire. Elle est cohérente avec l’appropriation et la maîtrise du temps. Mais elle n’est pas cohérente avec les « perspectives ouvertes et les changements introduits par le post-fordisme [4] ». Sur cette base, A. Gorz est amené à reconsidérer l’idée d’un RSG qu’il conçoit à la fin des années 1990 comme un revenu suffisant (et non minimal), inconditionnel et comme un revenu primaire, qui soit un outil permettant la sortie du capitalisme. Enfin bien que s’intéressant peu aux aspects pratiques de sa mise en place, le philosophe suggére des modalités pour son introduction.

Un revenu suffisant, non minimal

Ce revenu doit être suffisant, car un revenu minimal, inférieur à un minimum vital, constituerait une sorte de subvention aux employeurs qui se retournerait contre les employés.

N’étant pas assurés d’un revenu de base suffisant, les employés seraient continuellement à la recherche d’un emploi, qu’il soit précaire ou non, et prêts à accepter n’importe quel emploi et pour n’importe quel salaire. Le RSG relève d’une toute autre logique et vise à les affranchir des contraintes du marché du travail. « Le revenu social de base doit leur permettre de refuser le travail et les conditions de travail “indignes” ; et il doit se situer dans un environnement social qui permette à chacun d’arbitrer en permanence entre la valeur d’usage de son temps et sa valeur d’échange : c’est-à-dire entre les “utilités” qu’il peut acheter en vendant du temps de travail et celles qu’il peut produire par l’autovalorisation de ce temps [5] ».

Un revenu inconditionnel

La deuxième caractéristique, l’inconditionnalité, signifie que ce revenu peut être versé sans contrepartie en travail. « Seule son inconditionnalité – écrivait A. Gorz – pourra préserver l’inconditionnalité des activités qui n’ont tout leur sens que si elles sont accomplies pour elles-mêmes [6] ». Mais l’inconditionnalité doit se comprendre aussi comme inconditionnalité par rapport aux ressources : le RSG soumis à une condition de revenu pourrait être considéré comme un revenu d’assistance pour les pauvres. « Le contre exemple du revenu social inconditionnel est la prime pour l’emploi, soit un impôt négatif, un revenu minimal pour borner la misère, accordé sous la double condition d’emploi et de revenu ».

Un revenu primaire…

Selon Gorz, le RSG doit être conçu comme un revenu primaire. Cela signifie qu’il ne se confond, ni avec les formes de revenu issues de la redistribution (revenus de transfert) et financées par l’impôt, ni avec les formes de salaire indirect financé par la cotisation sociale (retraites, allocations chômage). Le RSG relève de la distribution primaire, tout comme le salaire direct, sans pour autant se confondre avec lui. Dans cet esprit, A. Gorz se réfère à l’économie distributive, telle que Jacques Duboin l’avait conçue dans les années 1930 : « dans cette perspective, le « revenu social » n’est pas un salaire, car il ne correspond pas à la valeur du travail mais à une part équitable des richesses produites ».

qui doit préfigurer une sortie du capitalisme

Ces trois caractéristiques font du RSG un Revenu Inconditionnel d’Existence, et non de subsistance, qui s’oppose fondamentalement à l’allocation universelle dans sa conception libérale.

Il doit préfigurer, suivant A. Gorz, « une sortie du capitalisme, plutôt qu’être un amortisseur social de ses méfaits ou un outil de régulation sociale d’une économie du plein-emploi précaire, selon la logique libérale, ou encore, l’instrument d’un new deal pour accélérer la transition du capitalisme industriel vers le « capitalisme cognitif [7] ».

Mais la conception du revenu primaire de Gorz doit être précisée. Pour certains, la justification du RSG comme revenu primaire repose sur le fait qu’il constituerait la contrepartie d’une contribution sociale productive [8] qui excède l’emploi et échappe à la mesure. La critique d’A. Gorz est radicale : « deux conceptions du revenu d’existence se trouvent en présence, parfois chez les mêmes auteurs : celle qui y voit le moyen de soustraire la vie à l’imaginaire marchand et à la mise au travail totale, et celle qui, au contraire, y voit une nécessaire rémunération du temps hors travail dont la contribution à la productivité du travail est devenue décisive. Il faut voir que cette seconde conception contient un piège redoutable […] cette conception ne prend pas seulement acte de la mise au travail totale de la personne. Elle la légitime : si le revenu d’existence “rémunère” le travail invisible qui est une source de la productivité du travail visible, cette rémunération autorise à exiger que le travail invisible rende effectivement le travail visible le plus productif possible. On reste ainsi sur le plan de la valeur travail et du productivisme […] Le revenu d’existence n’a le sens d’une “attaque contre la valeur travail” que s’il n’exige ni ne rémunère rien : sa fonction est, au contraire, de restreindre la sphère de la création de valeur au sens économique en rendant possible l’expansion d’activités qui ne créent rien que l’on puisse acheter, vendre, échanger contre autre chose, rien donc qui ait une valeur (au sens économique) – mais seulement des richesses non monnayables ayant une valeur intrinsèque. En libérant la « production de soi » des contraintes de la valorisation économique, le revenu d’existence devra faciliter le plein développement inconditionnel des personnes au-delà de ce qui est fonctionnellement utile à la production [9] ».

Deux modalités pour la mise en place du RSG

A. Gorz ne croyait pas que le RSG puisse être mis en place pacifiquement et « d’en haut ». Il ne peut venir que « d’en bas », suivant deux possibilités.

La première est celle de l’intermittence – la formule du revenu continu pour un travail-emploi discontinu – que A. Gorz envisageait en tant que véritable « politique de transition ». Mais la formule de l’intermittence se heurte aux principes libéraux d’équilibre financier, et plus fondamentalement à la logique néolibérale de la politique sociale.

La deuxième possibilité est celle des monnaies fondantes et complémentaires.

Dans la perspective de A. Gorz, le RSG ne peut pas reposer sur l’impôt, car il serait alors enfermé dans la logique capitaliste de l’économie redistributive.

Si, dans cette perspective, le RSG n’est la contrepartie de rien, et ne rémunère rien, il sera encore un revenu primaire, un revenu monétaire mais constitué d’une monnaie différente. Elle n’aura pas les mêmes fonctions. Elle ne pourra pas servir à des fins de domination, de puissance. « Elle sera créée “d’en bas”, portée par une vague de fond, en même temps que des réseaux de coopératives communales d’autoproduction en réponse à une conjonction des différentes formes de crise que nous sentons monter : crise climatique, crise écologique, crise de l’énergie et crise monétaire par suite de l’effondrement du système du crédit [10] ».  

À l’heure où les notions de « travail » et de « richesses » sont au cœur de la crise et donc des questionnements qu’elle suscite, les propositions d’André Gorz, également précurseur de l’écologie politique et de la décroissance [11], disparu il y a maintenant un peu plus de 10 ans, sont plus actuelles que jamais.

Robert Cauneau, militant pour le revenu de base, membre du MFRB


Notes

[ 1] Antonella Corsani, « Économie et politique du Revenu Inconditionnel d’Existence. Un hommage à André Gorz », Mouvements 2013/1 (n° 73), p. 11-18. DOI 10.3917/mouv.073.0011

[2] Voir une interview du philosophe Anselm Jappe : https://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20170619.OBS0924/andre-gorz-le-philosophe-qui-voulait-liberer-les-individus-du-travail.html

[3] A. Gorz, 1983, Les chemins du paradis, Galilée, Paris, p. 89.

[4] A. Gorz, 1997, op.cit. p. 140.

[5] Ibidem, p. 137.

[6] Ibidem, p. 144.

[7] Voir en particulier : Y. Moulier-BoutAnG, « Le revenu garanti, condition structurelle d’un régime vivable du capitalisme cognitif », Multitudes, n.° 27, 2007.

[8] Voir par exemple : J.-M. Monnier, C. VerCellone, « Fondements et faisabilité du revenu social garanti », Multitudes, n. °27, 2007.

[9] A. Gorz, L’immatériel, Galilée, Paris, 2003, p. 30-31.

[10] A. Gorz, « Richesse sans valeur, valeur sans richesse », entretien réalisé par Sonia
Montano en 2005 publié in Ecologica, Galilée, Paris, 2008. p. 154[11 ]  Ces aspects relatifs à la pensée d’André Gorz feront l’objet d’autres artcicles à venir.

[10] A. Gorz, op.cit., 2008, p. 154.

[11 ]  Ces aspects relatifs à la pensée d’André Gorz feront l’objet d’autres artcicles à venir.

Photo : next.liberation.fr

3 commentaires sur “André Gorz et le Revenu Social Garanti

  1. très intéressante cette approche 🙂 je trouve que cela ouvre des nouvelles voies un mouvement de la base qui permet d’imaginer , et de mettre en oeuvre un autre avenir plus « réjouissant » !

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    1. Merci, Bénédicte, pour ton commentaire. En effet, la pensée d’André Gorz,, que je découvre en ce moment, est très profonde et très inspirante, notamment parce qu’il inscrit la mise en place d’un revenu d’xistence dans le cadre beaucoup plus large d’un projet politique, avec le clair objectif de la fin du capitalisme. Comment être insensible à un tel programme ?

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