Un nouveau livre sur le revenu de base

Les Éditions du Détour ont publié en mars 2018 un livre écrit par Michel Lepesant et Baptiste Mylondo, Inconditionnel, Anthologie du revenu universel, qui propose un choix de textes politiques, philosophiques et critiques de penseurs du revenu inconditionnel. L’objectif de cette anthologie est d’illustrer la diversité des approches des revenus inconditionnels, et de leurs origines. La conviction des deux auteurs est que « le revenu inconditionnel n’est pas un simple enjeu comptable, mais bien, avant toute chose, une question philosophique, de justice sociale« . Ils considèrent qu’ »il faut, dans un tel débat, prendre soin de distinguer le souhaitable (philosophiquement), le possible (pratiquement) et le faisable (politiquement). » Cette anthologie traite surtout du premier point, un peu du second, mais laisse le troisième aux débats futurs.

Cet article se veut une synthèse de ce livre.

Il convient d’abord de préciser que le choix des textes n’y est pas limité à ceux dont les auteurs ont défendu l’idée. Et, bien que ne parlant pas explicitement de revenu inconditionnel, certains auteurs sont retenus car leur propos semble fondamental pour la réflexion. Ils sont regroupés en trois parties. La première est consacrée au temps des utopistes, la seconde se tourne vers les fondateurs et, enfin, la troisième va un peu plus loin que le revenu conditionnel, étayant le projet politique dans lequel un tel revenu devrait s’inscrire.

Avec une visée explicitement didactique, chacune de ses trois parties débute par une introduction présentant la cohérence des textes, et chaque texte lui-même fait l’objet de trois développements : un premier situe son contexte, un second exprime son intérêt et un troisième présente un commentaire engagé, les deux auteurs annonçant que leur choix n’est pas neutre. En effet, les deux auteurs expriment clairement que ce qu’ils appellent « revenu inconditionnel est la version socialiste, écologiste et démocratique du revenu universel de base ; c’est une version coopérativiste et elle s‘inscrit dans le paradigme de la décroissance comme philosophie politique généraliste ».

La première partie de cette anthologie est historique.

Elle présente le travail théorique de grands utopistes qui ont vu dans cette idée de revenu inconditionnel une mesure de bon sens. Thomas More (1478-1535), dans son œuvre L’utopie , dénonce les ravages causés par le premier mouvement des enclosures. Il a l’audace de l’abolition de la propriété privée. Ce penseur est le premier à proposer un revenu inconditionnel, sous la forme de la garantie de la satisfaction de « toutes les commodités de la vie ». Cette garantie ne présente cependant pas encore de caractère inconditionnel, car, selon lui, elle doit être la contrepartie d’un travail utile à la société. Tommaso Campanella (1568-1639), dans son livre La Cité du Soleil, décrit un monde idéal dans lequel tout est mis en commun. Le moralisme qui se dégage de cette utopie nous interpelle quant au « hiatus qui existe entre l’individuel et le commun », réalité faisant « de la concurrence la première des interactions sociales ». Puis Charles Fourier (1772-1837), notamment dans son œuvre Lettre au Grand Juge , définit une véritable théorie des liens sociaux comme fondement d’un socialisme communautaire. Il considère que le premier des problèmes est celui de la pauvreté, et suggère la mise en place d’un minimum inconditionnel, versé aux pauvres, sous la forme de prestations en nature. Victor Considérant (1808-1893) écrit par la suite Exposition abrégée du système phalanstérien de Fourier, œuvre dans laquelle il propose un revenu de base qui soit « l’avance du minimum, base de la garantie de l’émancipation du prolétaire ». Mais ce revenu ne serait pas inconditionnel. En effet, il fait du travail « la clé de l’harmonie sociale ». Pierre Kropotkine (1842-1921), dans La Conquête du Pain, apporte, dans un propos radical, une réflexion en faveur d’un droit inconditionnel « à disposer du nécessaire non pour survivre mais pour bien vivre, aisément ». Enfin, Bertrand Russel (1872-1970) considère que, pour qu’un homme vive dignement, « il faut assurer à chacun, qu’il travaille ou non, un modeste revenu, suffisant pour le strict nécessaire ». Ses écrits apportent des éléments de réponse aux principales objections au revenu suffisant sans contrepartie : risque de baisse de la production, nécessité d’un mobile économique pour se mettre au travail, injustice à traiter les oisifs comme les travailleurs, risque que la gratuité ne mène au gaspillage, et, enfin, risque d’abandon des tâches pénibles.

La deuxième partie traite des justifications

Elle retrace les différentes justifications avancées à l’appui du revenu inconditionnel, des auteurs libéraux jusqu’aux approches fondées sur une autre idée de la coopération et de la société. Les auteurs retiennent trois familles de justifications : un droit à la vie, un droit à la liberté et un droit à une part de la richesse commune.

Le droit à la vie est développé par Jean-Louis Vives (1492-1540), qui, dans son opuscule De l’Assistance aux pauvres, y voit une loi divine. Personne ne doit vivre dans l’oisiveté, mais personne ne doit mourir de faim. La collectivité a un devoir d’assistance à l’égard des pauvres. Jacques Duboin (1878-1976), le fondateur du distributisme, considère que c’est d’une loi de la nature que découle le droit à la vie. Dans son opus Les yeux ouverts, il préconise le versement d’un «  revenu social » à tous, « du berceau au tombeau ». Enfin, c’est également un droit à la vie qui s’exprime dans la Déclaration Universelle des Droits de l’homme (1948) dont l’article 3 est sans équivoque : « Tout individu a droit à la vie ».

Le droit à la liberté est défendu d’abord par Milton Friedman (1912-2006) qui, dans Capitalisme et liberté préconise un système d’impôt négatif basé sur un droit de tous à l’égalité des chances. Mais ce système, qui permettrait à l’État de suppléer au manque de générosité des plus aisés à l’égard des plus miséreux, devrait accentuer l’efficacité des services marchands et être source d’économie pour les comptes publics. Autre libéral, mais au sens politique du terme, le philosophe John Rawls, affirme dans son œuvre majeure, la Théorie de la Justice, que chacun doit jouir d’un revenu minimum garanti, mais à la condition qu’il occupe ou bien recherche activement un emploi. Philippe Van Parijs (né en 1951) essaiera, en vain, de le convaincre que seule une allocation universelle, qui soit également inconditionnelle, peut garantir à tous une liberté réelle, position qu’il développe dans son fameux article Pourquoi faut-il nourrir les surfeurs ?.

S’agissant du droit à une part de la richesse commune, tout d’abord John Locke 1632-1704), dans son Second Traité du gouvernement civil, traitant de la propriété, invite à penser que « la prise en compte politique du dépassement actuel des limites écologiques nous oblige à reconsidérer la part qui doit revenir à chacun pour sa contribution à la production de la richesse commune ». A sa suite, le révolutionnaire Thomas Paine (1737-1809), dans son œuvre La justice agraire, affirme que toute production repose sur un héritage commun, ce qui justifie le versement d’une rente à chacun, en tant que copropriétaire de la terre et des ressources naturelles. Dans la même veine, le philosophe Marc Hunyadi (né en 1960), dans un article intitulé Une autre idée de la coopération : la philosophie sociale de l’allocation universelle, estime que seule une conception étriquée de la coopération peut nous faire perdre de vue l’origine nécessairement collective de toute production. Venant conforter ce fondement, François Flahaut (né en 1943), dans son livre Où est passé le bien commun ?, démontre la contribution de tous à l’entretien de notre premier bien commun, la société. Enfin, Aristote (384 av.J.-C.-322 av.J.-C.), notamment dans Les politiques, nous apprend que ce bien commun n’a qu’un but, être vécu.

La troisième partie prolonge la réflexion au-delà du simple revenu inconditionnel

Cette dernière partie développe la problématique plus large des inégalités, à partir de textes plaidant pour un revenu suffisant, mais aussi pour l’introduction d’un plafond de richesse. André Gorz (1923-2007), dans un plaidoyer Pour un revenu inconditionnel suffisant, défend l’idée d’un revenu inconditionnel qui soit suffisant pour assurer l’autonomie des personnes, pour permettre à chacun d’échapper à la misère , à l’exclusion et à l’exploitation. Alain Caillé (né en 1944) se demandant si Un autre monde moins injuste est possible, affirme qu’il faut d’abord répondre aux tendances à l’absence de limites qui menacent la planète en instaurant simultanément un revenu minimum et un revenu maximum. Cette dimension écologique est également soutenue par Les Amis de la Terre qui invitent, dans leur texte Position des Amis de la Terre pour des sociétés soutenables, à définir un espace écologique des revenus. De son côté, Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), dans son Discours sur l’économie politique comme dans Le contrat social, dénonce les rapports de domination injustes entre riches et pauvres, tandis que Montesquieu (1689-1755), dans De l’esprit des Lois, souligne qu’un régime qui se veut vraiment démocratique ne peut tolérer des écarts de revenus excessifs. S’agissant de ces écarts, Platon (428 av.J.-C.-348 av.J.-C.), dans La République, Le Politique et Les Lois, préconise que les riches ne disposent pas de plus de 4 fois que les pauvres. Enfin, pour conclure cette anthologie, les deux auteurs ont tenu à élargir le sujet à d’autres enjeux de société, notamment en direction de la cause des femmes. Ils citent la sociologue Antonella Corsani qui, dans un texte intitulé Penser le revenu garanti à travers l’histoire des luttes des femmes et de la théorie féministe, pose la question de l’impact qu’un tel revenu inconditionnel pourrait avoir sur la situation des femmes dans notre société.

Une puissante source d’inspiration et de réflexion

Ce recueil de textes offre ainsi une base documentaire très riche pour quiconque s’intéresse aux justifications du revenu de base. Le lecteur y trouvera une puissante source d’inspiration et de réflexion sur ses fondements philosophiques, socle théorique indispensable et nécessairement préalable à toute déclinaison de sa mise œuvre. Il en va non seulement de la cohérence des propositions, mais également de la pérennité du revenu de base qui, en l’absence d’un corpus théorique suffisamment solide, risquerait de connaître le sort de l’Etat-providence, régulièrement détricoté depuis les années 1980.

Robert Cauneau, militant pour le revenu de base, membre du MFRB

 

Commander le livre en ligne : ici

Photo : « Au temps d’harmonie », Paul Signac, 1893-1895 (couverture du livre)

3 commentaires sur “Un nouveau livre sur le revenu de base

  1. Merci, Bénédicte, pour ton commentaire. En fait, la lecture de ce livre m’a conforté dans l’idée que l’approche du revenu de base doit se faire d’abord par ses justificatifs. Ses deux auteurs l’ont bien compris, bien avant moi. Ce projet ne relève pas que de « l’ingénierie sociale et de la technique économique », comme le disait le Général de Gaulle. Il est avant tout , à part entière, un projet politique.

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