Le revenu de base : une autre idée de la coopération

Mark Hunyadi est professeur de philosophie sociale, morale et politique à l’Université catholique de Louvain. Dans un article intitulé « Une autre idée de la coopération : la philosophie sociale de l’allocation universelle »[1], il apporte en sa faveur une argumentation tout à fait convaincante ayant « trait à une raison morale résultant d’une certaine conception de la coopération ». Il part du constat selon lequel le fait de verser une allocation à des personnes qui ne participent pas au bien-être de la société représente la plus grande résistance à l’instauration d’un revenu de base. Il considère donc que le combat contre cette résistance, qui est émise aussi bien par les citoyens que par certains penseurs, doit être une priorité.

Dans sa défense du revenu de base, le philosophe ne s’appuie pas sur l’argument libéral du respect de la pluralité des modes de vie, mais emprunte une voie liée à la coopération. S’appuyant sur le fait que nous « contribuons tous à la coopération sociale », il apporte à sa manière une réponse tout à fait convaincante à l’objection du « surfeur de Malibu »[2]. Montrant que l’utilité sociale ne se résume pas à exercer un emploi, il ouvre ainsi une voie qui semble mener de manière quasi naturelle à l’instauration d’un revenu de base.

Le présent texte a pour objet de présenter une synthèse de cet article qui, pour quiconque s’intéresse aux fondements normatifs du revenu de base, constitue une source d’inspiration qui s’avérera certainement féconde.

Les objections au revenu de base sont souvent fondées sur le caractère indissociable de l’intégration sociale et de la contribution laborieuse

Les objections viennent par exemple du sociologue Robert Castel, qui voit dans l’instauration d’un revenu de base une déconnexion entre travail et protection, ce qui risque « d’opérer une formidable régression par rapport à notre conception de la démocratie » (Castel 2013). De même, mais pour d’autres raisons, dans sa Théorie de la Justice, le philosophe John Rawls analyse la coopération dans le sens d’une contribution, elle-même conçue de manière « travailliste », et n’imagine donc pas, dans la mesure où il ne contribue en rien à la coopération sociale, que l’on puisse subventionner le surfeur de Malibu. En réponse à l’objection de Rawls, le philosophe Philippe Van Parijs argumente sur le fait que

« le vrai libéralisme qui n’impose aucune conception a priori de la vie que l’on devrait mener, devrait ainsi reconnaître la possibilité d’une vie sans travail ».

 

 

Il pousse ainsi jusqu’au bout la logique du libéralisme d’égal respect de toutes les formes de vie.

Le philosophe se concentre sur le cœur de l’argument « travailliste »…

Délaissant volontairement les innombrables arguments prétendus « réalistes » en défaveur du revenu de base, le philosophe se « concentre sur le cœur philosophique de l’argument travailliste et contributiviste qui lie fondamentalement intégration sociale et contribution laborieuse – lien que veut précisément casser l’idée d’un revenu de base. » Dans le souci d’aller au-delà de la stratégie libérale poussée jusqu’au bout par Van Parijs, il considère que l’on peut dire : «  dès lors qu’une telle allocation est faisable, elle est libéralement nécessaire; et si elle n’apparaît pas faisable, il faut tout faire pour qu’elle le soit – au nom même du libéralisme ». Il y a là un argument fort, qui devrait permettre aux opposants libéraux (au sens politique du terme) à l’idée d’un revenu de base de « méditer sur les prémisses véritables de leur opposition ». 

tout en critiquant la vision étroite de la coopération

Mais il préfère s’engager sur une autre voie, celle qui consiste, dans une logique coopérativiste, à « restituer à ce respect libéral un fondement autre que libéral ». L’idée qui se dégage est que l’implication rawlsienne repose sur une conception très étroite de la coopération, et en cela, il semble à Hunyadi qu’on peut tout à fait contester son caractère naturel. En effet, on peut considérer qu’il existe un véritable aveuglement à réduire le lien social à la seule contribution au système socio-économique. Le surfeur, même s’il ne dispose pas d’un emploi salarié, stimule l’industrie touristique, donne à voir un mode de vie alternatif aux modes de vie productivistes. Il se montre donc, lui aussi, « socialement utile ». Ce qui rend aux yeux de beaucoup inacceptable le subventionnement du surfeur de Malibu, c’est le fameux argument, sans doute le plus difficilement déracinable des esprits aujourd’hui, de la « fainéantise sociale », que l’instauration d’un revenu de base contribuerait grandement à encourager. Cet argument « témoigne pourtant d’un aveuglement aussi énorme qu’est profond le préjugé sur lequel il repose ».

Le libéralisme oublie « la base coopérativiste de son propre exercice »

En effet, le dilemme du surfeur de Malibu repose sur l’un des préjugés les plus communs et les mieux ancrés du libéralisme en particulier qui consiste à oublier la base coopérativiste de son propre exercice : aucun droit individuel ne pourrait pourtant être effectif sans la reconnaissance correspondante de tous, aucun mérite personnel ne pourrait s’exprimer sans un contexte général de coopération, aucun travail ne serait possible sans l’environnement qui le permet. Le moindre de nos capitalistes financiers qui s’enorgueillit tant de sa gloire boursière ne serait rien sans tout le système juridique, institutionnel, économique, réglementaire, social qui rendent simplement leurs exploits possibles. Ce « tissu d’interrelations est le sol commun de toute vie sociale possible ». Qui que ce soit n’est rien sans tous les autres. L’autonomie, si chère aux libéraux, ne peut s’exercer sans tout le système de règles auxquelles chacun consent chaque jour.

Il est un fait primordial de l’existence, a fortiori de l’existence sociale, que « chacun dépend en quelque manière de tous les autres » – exactement au sens où Aristote disait que 

« l’homme qui est dans l’incapacité d’être membre d’une communauté, ou qui n’en éprouve nullement le besoin parce qu’il se suffit à lui-même, ne fait en rien partie d’une cité, et par conséquent est une brute ou un dieu. » (Aristote 1997 : 1253 a 27-29) .

L’idée de Marx selon laquelle « le vrai individualisme ne peut être que coopératif » conforte l’argumentation

Hunyadi appuie ensuite son argumentation sur l’analyse de la pensée de Marx. Si sa célèbre idée « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ! » (Marx 1965 : 1420) présente un principe de justice a priori totalement individualiste, il n’en demeure pas moins que, dans l’ensemble de ses écrits, son intuition fondamentale est restée la même : le vrai individualisme ne peut être que coopératif, au sens où l’auto-réalisation authentique passe par une relation désaliénée à autrui. La libre coopération équivaut à la pleine réalisation de soi, ce qui veut dire que toute contribution de chacun, en fonction de ses capacités librement exprimées, est une contribution à la coopération sociale. Ainsi, « toutes les contributions se trouvent reliées les unes aux autres ».

« En ce sens, le surfeur de Malibu comme saint Siméon le stylite, celui qui choisit de se consacrer à l’éducation de ses enfants…, l’artiste solitaire ou le collectionneur de capsules de bière participent tous en quelque manière à la coopération sociale – même s’il est évident qu’ils ne le font pas à la manière travailliste ».

L’interdépendance est donc le fait social primordial, et chacune de nos actions individuelles est le fruit d’une foule d’actions humaines accumulées, mais qu’il n’a pas lui-même voulues. La société est toujours un système de coopération au sens élargi, et « seul un biais idéologique permet de réduire cette coopération à la seule contribution laborieuse de ses membres ».

La contribution sociale ne se résume donc pas à l’exercice d’un emploi

« La philosophie sociale qui est à la base de l’idée d’un revenu de base s’abreuve à cette fontaine-là de la coopération sociale, à cette idée élargie où la contribution sociale ne se résume pas à l’exercice d’un emploi. » Certains l’estiment utopique. Pourtant, elle ne fait qu’entériner une vérité de fait : « nous contribuons tous à la coopération sociale, dans une solidarité de fait qui, pour n’être pas toujours immédiatement apparente, n’en est pas moins réelle ». Justifier l’activité du surfeur de Malibu en termes de coopération sociale exige certes un peu plus d’effort intellectuel qu’il n’en faut pour le médecin. « Mais cela n’est que le signe de notre indécrottable aliénation à la mentalité travailliste ». Une fois qu’on y parvient, en revanche, l’horizon s’éclaircit et « nous pouvons alors jeter un autre regard sur nos semblables », et nous convaincre, en vrais libéraux politiques, que

personne n’a le droit de s’arroger un pouvoir de définition a priori sur ce qu’est une contribution utile à la société[3].

Le philosophe Mark Hunyadi parvient ainsi, avec une grande aisance et d’une manière très claire, à apporter de solides arguments selon lesquels « l’utilité sociale ne se résume pas à exercer un emploi« . Dans la mesure où ce point est fondamental, car alimentant une grande partie des objections qui peuvent être faites à l’encontre du revenu de base, il ouvre ainsi une voie qui semble mener de manière quasi-naturelle à son instauration.

Robert Cauneau, militant pour le revenu de base, membre du MFRB


Notes

[1] Mark Hunyadi, «Une autre idée de la coopération : la philosophie sociale de l’allocation universelle », A contrario 2015/1 (n° 21), p. 25-33.

[2] Voir https://robertcauneau.com/2018/03/06/les-surfeurs-de-malibu-et-le-revenu-de-base/

[3] Cette idée apporte une réponse à des arguments comme celui de Jean-Marie Harribey qui considère qu’il ne peut y avoir de rémunération pour un travail qui n’aurait pas été « validé socialement », excluant ainsi toute possibilité de rémunération en dehors de l’emploi salarié.


Références 

Aristote (1997), La Politique, I, 2, 1253 a 27-29 

Castel Robert (2013), « Quels droits pour un plein accès à la citoyenneté ? Entretien avec Robert Castel », Mouvements

MARX Karl (1965), « Critique du programme du parti ouvrier allemand », in Oeuvres, économie, I, trad . de Maximilien Rubel, Paris, Gallimard

VAN PARIJS Philippe (1995), Real Freedom for All, Oxford, Oxford University Press

VAN PARIJS Philippe (2013), « De chacun (volontairement) selon ses capacités, à chacun (inconditionnellement) selon ses besoins ! », Mouvements, N° 73

Image : pixabay.com

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