Les surfeurs de Malibu et le revenu de base

Philippe Van Parijs, l’un des plus ardents défenseurs du revenu de base inconditionnel, rencontre le philosophe américain John Rawls dans le cadre d’un colloque organisé à Paris en 1987 à l’occasion de la traduction française de son livre à succès La Théorie de la Justice. Il se passionne depuis des années pour l’œuvre de Rawls. Son intention est de profiter de cette rencontre pour défendre l’idée que la Théorie de la Justice justifie, plus que le « revenu minimum garanti » dont elle contient la proposition, un revenu de base inconditionnel aussi élevé que possible. Cependant, à sa grande surprise, Rawls s’y montre opposé : «Prenons les surfeurs de Malibu. S’ils passent leurs journées à faire du surf, il ne serait tout de même pas juste de demander à la société de subvenir à leurs besoins !» Derrière cette controverse, une question fondamentale est donc posée : faute de réciprocité, le revenu de base est-il moral ?

Parfois qualifié avec humour d’« avocat des surfeurs », Van Parijs n’a de cesse par la suite de réfléchir à cette objection et d’y proposer des réponses. Cet article présente certaines d’entre elles.

Même si cela semble évident, il importe, en remarque liminaire, de préciser que le surfeur de Malibu qu’évoque Rawls n’est qu’un archétype, une métaphore, un cas théorique et limite, qui permet de tester le cas des personnes qui, bénéficiant d’un revenu de base, décideraient de ne plus rechercher d’emploi. Mais, en aucune façon, il ne doit être interprété comme le fait que toute personne qui bénéficierait d’un revenu de base se comporterait de la sorte. Le «surfeur» est devenu au fil des ans une figure de style, un concept de philosophie politique, qui désigne toute personne qui, par choix, renonce à toute participation à la société.

Une tentative de John Rawls de disqualification de l’inconditionnalité …

Selon l’interprétation la plus évidente du principe de différence de Rawls[1], les personnes sans revenus, que ce soit volontaire ou non, sont parmi les plus désavantagées et donc légitimes à percevoir le revenu de base. Le montant de ce revenu devrait être aussi important que soutenable, en gardant à l’esprit que des niveaux importants inciteraient vraisemblablement certains travailleurs à quitter leur atelier et leur bureau et à passer davantage de temps à la plage.

Afin de faire face à cette implication embarrassante au profit des surfeurs, Rawls propose d’inclure le loisir dans la liste des avantages sociaux et économiques[2], selon la formulation du principe de différence.

Plus spécifiquement, il propose d’accorder à ceux qui choisissent le loisir à temps plein un revenu virtuel équivalent au salaire minimum à temps plein. Ainsi, les surfeurs à plein temps de Malibu ne pourront pas satisfaire leur mode de vie à la charge du reste de la société. S’ils veulent percevoir un salaire réel, et non seulement virtuel, s’ils veulent être nourris et logés, ils devront travailler.

… à laquelle Philippe Van Parijs trouve des parades…

Une première réponse apportée par Van Parijs consiste à essayer de justifier un revenu de base inconditionnel sans s’appuyer sur le principe de différence de Rawls, mais en restant fidèle aux deux intuitions de base d’une approche libérale égalitaire à la Rawls : égal souci des intérêts de chacun (dimension égalitaire) et égal respect pour les différentes conceptions de la vie bonne (dimension libérale), sans biais perfectionniste, c’est-à-dire antilibéral, en faveur d’une vie de travail.

Tout en s’appuyant sur les travaux de Rawls, Van Parijs défend l’idée d’une approche libérale égalitaire « pure»: la société doit respecter, sans préjugés, les conceptions de chacun de ce que peut être une «vie bonne».

Suggérer que le travail est prioritaire est antilibéral. Une version écrite de la conférence de 1990, au cours de laquelle il développa cette approche, a été publiée sous le titre « Why surfers should be fed ? »[3]. L’argument qui y est développé forme le cœur de Real freedom for all, certainement l’œuvre la plus importante de cet auteur.

Une autre réponse, liée à la précédente, consiste pour Van Parijs à considérer que le revenu de base peut se justifier en dehors de la logique contractualiste, en se basant sur la nécessité de maximiser un minimum de libertés réelles nécessaire pour que chaque individu, au-delà des droits formels qui lui sont octroyés, dispose des possibilités de choix les plus grandes. Cette approche a été présentée dans un précédent article (ici).

… et qui, paradoxalement, fournit des arguments en sa faveur…

Un troisième argument est développée par Van Parijs et par son collègue Vanderborght[4]. Il s’agit pour eux de démontrer que le fait que Rawls ait ajouté le loisir aux biens premiers, contrairement à son intention de ne pas cautionner un revenu de base inconditionnel, le rend en réalité plus facile à justifier. En effet, la réponse apportée par Rawls doit être fortement nuancée dès le moment où l’on tient pleinement compte du fait que son principe de différence, qui définit la distribution juste des avantages socio-économiques, ne dit pas que ceux qui en ont le moins doivent en avoir le plus possible, mais que ceux qui occupent la position la moins bonne doivent pouvoir escompter d’en avoir, en moyenne, le plus possible.

Paradoxalement, alors que l’inclusion du loisir parmi les avantages socio-économiques ruine les chances de l’allocation universelle dans la première interprétation, elle les améliore dans la seconde : « si le loisir ne compte pas pour rien, un dispositif qui permet aux plus mal placés d’en prendre davantage pourra se prévaloir d’une meilleure évaluation que si l’on se focalisait plus strictement sur le revenu« .

Van Parijs et Vanderborght en tirent la conclusion que « Il est impossible de nier catégoriquement qu’une allocation universelle puisse être justifiée sur la base des principes de Rawls, tout comme il est impossible d’affirmer catégoriquement qu’elle puisse l’être. Entre les différentes formes et combinaisons de garantie de revenu et de subvention à l’emploi, le choix dépendra donc crucialement de la pondération attribuée aux divers ingrédients de l’index des avantages socio-économiques, et de l’impact sur chacun d’entre eux des dispositifs envisagés. »[5] Ils laissent ainsi ouverte la possibilité de justifier un revenu de base inconditionnel sur la base de la théorie de Rawls, notamment en réinterprétant son principe de différence.

… tout en permettant de donner à chacun, quels que soient ses choix, ce qui lui revient.

Une quatrième réponse est basée sur l’idée selon laquelle le fait que le surfeur ne « mériterait » pas son revenu de base est éthiquement comparable au fait que la distribution des emplois, de la richesse, des revenus et du temps de loisir sont répartis d’une manière arbitraire et en grande partie basée sur la chance. Les deux auteurs considérent que cette idée ne nie pas l’importance de la réciprocité. « Mais celle-ci doit régir la distribution des contributions et des bénéfices sur la toile de fond de dotations de base équitablement distribuées ».

« Ce que fait l’allocation universelle, ce n’est pas redistribuer par solidarité de ceux qui travaillent à ceux qui ne le peuvent pas, mais donner d’abord à chacun, quels que soient ses choix, ce qui lui revient »[6].

Cette brève présentation de l’argumentation de Van Parijs et de son collègue Vanderborght face au rejet par certains philosophes politiques, notamment par John Rawls, de la possibilité d’un revenu de base qui soit inconditionnel et moralement défendable n’épuise bien évidemment pas la pensée de ces auteurs et ne fait que l’effleurer. Quiconque cherche à asseoir philosophiquement le revenu de base trouvera dans cette pensée très riche et très féconde une source d’inspiration inépuisable.

Robert Cauneau, militant pour le revenu de base, membre du MFRB


Notes

[1] Les principes constitutifs de la théorie de Rawls reviennent à exiger que les institutions d’une société juste répartissent les avantages socio-économiques de telle sorte que ceux qui en ont le moins en aient autant que durablement possible (principe de différence), sous réserve du respect d’un ensemble de libertés fondamentales dûment définies et de l’égalité des chances à talents donnés. 

[2] Rappelons que Rawls considère que les individus sont à la recherche de cinq « biens premiers » essentiels, dont la répartition dépend de l’application des principes de justice : (i) droits et libertés fondamentales (relevant du «principe d’égales libertés»), (ii) liberté d’orientation vers diverses positions sociales (fonction de la « juste égalité des chances »), (iii) pouvoirs attachés aux fonctions sociales, (iv) revenu et richesse et (v) bases sociales du respect de soi-même.

[3] Accessible ici : https://cdn.uclouvain.be/public/Exports%20reddot/etes/documents/1991l.Surfers.pdf

[4] P. Van Parijs et Y. Vanderborght, Basic Income, Harvard University Press, 2017, p109:113

[5] Van Parijs et Y. Vanderborght, L’allocation universelle, 2005, p74

[6] Van Parijs et Y. Vanderborght, L’allocation universelle, 2005, p76

Image : CC Kellyslater

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